Les arbitres interviennent-ils trop aux échecs ?

Les arbitres interviennent-ils trop aux échecs ?‎

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GM Gserper
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59 | Parties extraordinaires

Comme nous en avons discuté dans l'article précédent, les gens aiment les échecs pour de nombreuses raisons. Notre jeu préféré est à la fois un sport, un art, une science, un combat et bien plus encore !

L'un des aspects qui me plaît le plus aux échecs a été parfaitement décrit par le champion du monde Emanuel Lasker: "Sur l'échiquier, les mensonges et l'hypocrisie ne survivent pas longtemps".

Vous rappelez-vous des paroles prononcées dans la scène d'ouverture du Roi lion ?

Oui, dès le plus jeune âge, nous apprenons tous que malheureusement la vie n'est pas toujours juste et que les échecs sont comme un souffle d'air frais dans ce monde d'inégalités. Peu importe si votre adversaire est plus grand que vous, plus costaud ou plus riche, si vous jouez mieux aux échecs que lui, vous gagnerez - ou du moins c'est ce que je croyais quand j'ai appris à jouer ! Malencontreusement, une tierce personne a lentement mais sûrement commencé à peser sur ce qui est supposé être un combat entre deux adversaires. Je parle bien sûr des arbitres.

Une blague à ce propos circulait durant ma jeunesse, elle stipulait que le meilleur arbitre d'échecs est celui qui est invisible pendant un tournoi. En effet, si après-coup, les joueurs ne savent même pas qui était l'arbitre en chef, cela signifie qu'il n'y a pas eu d'incident ou de conflit à déplorer pendant l'événement. Il est loin le temps où les arbitres faisaient de leur mieux pour s'assurer coûte que coûte que le spectacle ne soit pas interrompu.

Spassky vs Fischer in the 1972 world championship. Photo via  via nsarchive.
Spassky vs Fischer en 1972 au Championnat du Monde. Photo via nsarchive.

Vous souvenez-vous du début du célèbre Championnat du Monde de 1972 entre Boris Spassky et Bobby Fischer?

Avec ses requêtes répétées - parfois extravagantes - Fischer s'est mis dans une position difficile où les arbitres pouvaient simplement décider d'arrêter le match et de déclarer Spassky vainqueur, en particulier après que l'américain ne se soit pas présenté à la deuxième partie. Oui, ils auraient alors suivi les règles à la lettre, mais le monde des échecs aurait été privé d'un des événements les plus marquants de toute son histoire. Nous devrions donc applaudir le président de la FIDE de l'époque Max Euwe qui s'est battu pour sauver le match. 

Une décision radicalement différente d'un autre président de la FIDE, Florencio Campomanes, a envoyé un message très dangereux en prenant la décision de stopper le match de Championnat du Monde de 1984-85 entre Anatoly Karpov et Garry Kasparov, Campomanes s'est dit préoccupé par la santé des deux joueurs qui bataillaient sur l'échiquier depuis six mois. Les protagonistes en question se sont immédiatement dressés contre cette décision et ont exprimé leur volonté de poursuivre le match, en vain.

Je ne vais pas débattre ici du raisonnement du président de la FIDE car trop de variables rentraient en ligne de compte... Wikipedia mentionnant même des sources qui prétendent que Campomanes était un agent du KGB. D'une manière ou d'une autre, la devise "Show must go on" (le spectacle doit continuer) s'est soudainement vue greffer le regrettable suffixe : "si on le permet !" 

Une des anecdotes les plus incroyables dans l'histoire de notre jeu s'est produite récemment au Grand Suisse FIDE Chess.com à Isle of Man, où deux parties jouées sur des échiquiers adjacents ont connu les exacts 19 mêmes premiers coups. Le MI Daniel Rensch a produit une vidéo très caustique à ce sujet :

Le spectacle était digne d'une comédie tragi-comique : ces quatre super-GMs copiaient les erreurs les uns des autres jusqu'à ce que leurs échiquiers soient enfin séparés, après que l'arbitre ait pris la décision de déplacer la partie Alexei Shirov-Yu Yangyi dans une autre pièce. Dans ce cas précis, je ne me demande pas si cette décision était légale, puisque l'arbitre en chef du tournoi a beaucoup d'expérience et connaît très bien les règles. Ma seule question est : pourquoi ?

Mon dentiste préféré disait que la meilleure dent est celle qui n'a jamais été touchée par un dentiste. Toute intervention d'un médecin ne devrait être faite que si l'inaction conduirait à un mal plus grand. Je ne suis pas un expert en médecine, mais je peux vous dire que le parallèle est absolument vrai aux échecs. Toute intervention d'un arbitre modifie le déroulement naturel du jeu.

En voici un bon exemple :

Il ne fait aucun doute que l'arbitre a eu tout à fait raison de rappeler à Kasparov son obligation d'écrire les coups.

Garry Kasparov in 2017. Photo: Maria Emelianova / Chess.com
Garry Kasparov en 2017. Photo: Maria Emelianova / Chess.com.

Je tiens simplement à souligner les propos de Kasparov :  "En suivant trop strictement à la lettre le règlement, Gijssen a presque changé le cours de l'histoire des échecs."

Revenons au Grand Suisse FIDE Chess.com, je peux me tromper complètement, mais je ne vois aucun dommage qu'auraient pu causer les deux parties jumelles à continuer sans interruption. Bien sûr, les choses auraient été totalement différentes si l'un des joueurs avait spécifiquement demandé au directeur du tournoi d'intervenir, mais à ma connaissance, il n'y a eu aucune réclamation ou demande émanant des protagonistes. 

Pour prouver que "l'herbe était plus verte" dans le passé, permettez-moi de vous rappeler une situation très similaire, désormais surnommée "la tragédie argentine".

Voici comment l'un des principaux acteur de l'histoire, Efim Geller la raconte dans son livre Application Of Chess Theory (l'application de la théorie aux échecs) :

Plusieurs fois dans ma carrière, j'ai vécu des situations connues sous le nom de "parties jumelles". Ce fut le cas lors du 19ème Championnat d'URSS où deux parties furent disputées, entre, d'un côté Geller et Flohr, et de l'autre Petrosian contre Smyslov, et qui jusqu'à un certain point demeurèrent identiques. Dans l'une des rondes du match URSS-Yougoslavie de 1956, les parties Geller contre Karaklajic et Averbakh contre Ivkov ont suivi le même chemin, et au tournoi international de Budapest en 1973, la même chose s'est produite avec Geller contre Karpov et Hort contre Hecht.  Enfin, la partie ci-dessous contre Panno avait simultanément deux "sœurs jumelles" : Keres contre Najdorf et Spassky contre Pilnik - un cas unique dans l'histoire des échecs ! Par la suite, elle reçut le nom de "tragédie argentine".

Les parties ont donc toutes atteint la position suivante :

Geller se souvient de ce moment :

Et là, quelque chose d'inattendu s'est produit. Spassky et Keres étaient encore en train de réfléchir sur l'opportunité de sacrifier leur cavalier en e6 et leurs adversaires Pilnik et Najdorf observaient notre partie et discutaient avec passion de quelque chose. C'est alors que Najdorf s'est approché de moi et a brusquement interrompu mes pensées en me soufflant : "Votre position est perdante, nous avons déjà tout analysé !"

Sauf que, Geller avait déjà repéré le coup gagnant et une fois qu'il l'a joué, Keres et Spassky l'ont imité.

Voici la suite des trois parties :

Dans son brillant ouvrage My Great Predecessors (Mes illustres prédécesseurs), Kasparov écrit dans ses annotations de la partie opposant Fischer à Tal en 1959, qu'à l'époque il était d'usage de transformer toute partie annotée en un poème.

J'aime beaucoup cette approche car elle enrichit les échecs. "Tragédie argentine", "Partie de l'opéra", "L'immortelle". Retirez l'un de ces termes et les échecs auront perdu une page de leur illustre histoire. Nous venons juste de découvrir comment l'une de ces pages a été arrachée à l'open Isle of Man.

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