Frank Marshall : L'essor d'un champion

Frank Marshall : L'essor d'un champion

Silman
IM Silman
15 mars 2018 à 00:00 |
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Parlons un peu de Frank Marshall. Un joueur qui fut champion des Etats-Unis de 1909 à 1936. Un homme qui battit Emanuel Lasker une fois et Capablanca deux fois. Un combattant qui ne craignait personne. Vainqueur de nombreux tournois de l'élite mondiale, ce héros américain fut le premier à oser caresser le rêve de devenir champion du monde.

Le décor est planté. Maintenant que nous avons posé les grandes lignes, pourquoi ne pas commencer par le commencement ?

Né en 1877 à New York, le petit Frank déménage à Montréal avec sa famille à l'âge de huit ans. Il y reste onze ans. Contrairement aux très jeunes GMI actuels, Marshall devra attendre un peu plus pour éclore au haut niveau mondial. Il n'est reconnu en tant que maître qu'à la vingtaine, lorsqu'il remporte en 1899 le tournoi de Londres. Cette victoire lui assure, selon ses propres termes, "une réputation internationale".

1893

Marshall, 15 ans, affronte Steinitz et Pillsbury

C'est vrai, ces parties sont issues d'une simultanée. En outre, Pillsbury jouait à l'aveugle. De plus, on avait donné aux grand-maîtres des somnifères, et tous deux sombraient régulièrement dans l'inconscience.

Quoi ??? Non, je plaisante, bien sûr ! Bon, j'imagine que jouer plusieurs parties en simultanée à l'aveugle est déjà un handicap suffisant. Bref !

Malgré son avantage, ces parties sont très importantes pour le jeune Marshall et pour le lecteur qui veut mieux le comprendre. Outre le fait qu'il joue pour la première fois des joueurs de l'élite (l'excitation devait être à son comble !), on découvre déjà un style entièrement basé sur l'attaque et la tactique. A chaque coup, son talent naturel crève l'écran ! En revanche, ses connaissances positionnelles sont quasi nulles...

Imaginez vous jouer des parties simultanées... à l'aveugle ! Pas facile du tout...

1900

Paris

Après son excellent résultat au tournoi de Londres en 1899, il connait des hauts et des bas, mais son résultat au tournoi de Paris 1900 (disputé du 17 mai au 20 juin) est tout aussi brillant. Il termine troisième avec 12 points, à égalité avec Geza Maroczy. Seuls Pillsbury (12,5) et Lasker (14,5) le devancent. Il laisse derrière lui des pointures tels qu'Amos Burn, Mikhail Tchigorine, Carl Schlechter, Georg Marco, Jacques Misses, Jackson Showalter et David Janowski (Né Dawid, car polonais avant de devenir français). Le point culminant de son tournoi fut sa victoire contre Lasker :

Marshall joua la finale à la perfection. Vous serez peut-être surpris d'apprendre que les finales étaient un de ses points forts.

Ses notes sur la partie suivante (également issue du tournoi de Paris 1900) sont tout à fait hilarantes ! Laissez-vous porter par la beauté des coups et l'impertinence de la prose.

"Le britannique Amos Burn était un joueur très défensif, qui aimait à s'engager dans des longues parties fermées. Il adorait aussi fumer la pipe en étudiant la position. Lorsque je jouai mon deuxième coup, Burn commença immédiatement à fouiller nerveusement dans ses poches, à la recherche de sa pipe et de son tabac."

1901

Monte-Carlo

Marshall enchaîna sur le tournoi de Monte-Carlo. Après sa victoire à Londres en 1899 et sa belle performance à Paris en 1900, les observateurs s'attendaient à ce qu'il continue à se faire une place parmi l’élite. Malheureusement, il dut se contenter d'une prestation décevante, avec une 8ème place ex-æquo avec Gunsberg. Janowski remporta le tournoi sur l’impressionnant score de 10-3 tandis que Von Scheve, Tchigorine et Schlechter finirent seconds ex-æquo avec 9-4.

Dans cette partie, Marshall prend la mesure de Blackburne dans l'ouverture, avant de s'effondrer au 17ème coup.

Buffalo

Lors de son tournoi suivant, à Buffalo, Marshall s'effondra complètement. Il termina 5ème sur 6 avec sept défaites, , une nulle, et deux victoires contre le dernier du tournoi, Louis Karpinski. Pillsbury remporta le tournoi avec 2,5 points d'avance sur les seconds, Delmar et Napier.

Il me semble que Marshall était souffrant, car il joua vraiment très mal. Voici un exemple :

1902

Monte Carlo

Après un résultat décevant en 1901, Marshall revint tenter sa chance sur le rocher. Cette fois encore, il termina neuvième derrière Maroczy (1er), Pillsbury et Janowski (2èmes ex-æquo), Teichmann (4ème), Schlechter et Tarrasch (5ème ex-æquo), Wolf (7ème), et Thigorine (8ème).

Cependant, cette neuvième place lui permit tout de même de devancer onze autres joueurs, et son niveau de forme fut généralement bien meilleur qu'au cours des désastres qui avaient précédés.

Voici sa victoire contre Carl Schlechter, dans laquelle Marshall joue le gambit qui porte aujourd'hui son nom.

Marshall se refait la cerise en matchs à Londres

Ces matchs ont semble-t-il redonné à Marshall la confiance en soi nécessaire pour performer au plus haut niveau.

Lors de son match en six parties contre William Ward, il l'emporte quatre à deux sans la moindre partie nulle.

Dans son match en cinq parties contre Richard Teichamnn, il l'emporte deux à un.

Cette partie présente une autre facette de Marshall. Il possédait en effet de très solides fondations positionnelles, et ses parties n'étaient pas invariablement axées sur la tactique !

Voici Marshall dans son élément :

Congrès allemand d'échecs 1902

Une nouvelle déception pour Marshall, qui termine 9ème ex-aequo avec Rudolf Swiderski. Janowsky l'emporte devant Pillsbury et Henry Atkins.

1903

Monte-Carlo

Siegbert Tarrasch gagne le tournoi devant Geza Maroczy et Harry Nelson Pillsbury. Marshall, malgré son 1,5/2 contre Pillsbury, ne finir que neuvième (encore !). Après ses neuvièmes places à Monte-Carlo en 1901 et 1902 et au Congrès allemand, que se passait-il ? Je pense tout simplement que le joueur n'était pas arrivé à maturité et que, comme l'histoire nous le prouvera, le meilleur était à venir.

La partie suivante fut jouée contre le Colonel Moreau, qui termina dernier du tournoi avec 0 victoires, 0 nulles et 26 défaites ! Pourquoi alors montrer cette partie ? Pour deux raisons : déjà parce que cette variante du gambit du roi est très rare, mais aussi parce que Marshall annonça calmement "mat en onze" après le vingtième coup des noirs !

Tournoi thématique de Vienne

Dans ce tournoi disputé à Vienne en 1903, les joueurs avaient l'obligation de commencer les parties par les coups 1.e4 e5 2.f4 exf4, c'est à dire le Gambit du roi ! J'imagine que ce tournoi fut très amusant pour les joueurs comme pour les observateurs !

Tchigorine s'imposa devant Marshall, Marco et Pillsbury. Suivirent Mieses, Maroczy, Teichmann, Swiderski, Schlechter et Gunsberg.

Avant de montrer sa partie contre Tchigorine, j'aimerais vous proposer un exercice issue du tournoi de Glasgow 1903, dans lequel on retrouve une très étrange configuration de pions triplés répartis sur cases noires ! Je n'arrive tout simplement pas à détacher mon regard de ces pions !

Exercice 1

La partie suivante montre Frank Marhsall sous un jour nouveau : Celui d'un parieur-né, qui ignorait parfois le meilleur coup au profit d'une idée tactique qu'il jugeait plus intéressante. Et, croyez-le ou non, dans cette partie, on retrouve à nouveau des pions triplés !

Voici un autre très bon exemple des joies du gambit du roi :

1904

Tournoi thématique de Monte-Carlo

Dans ce tournoi fermé à six joueurs joué dans lequel l'ouverture imposée était le gambit Rice, Marshall termina premier ex-æquo avec Swiderski. Mieses termina troisième devant Marco, Von Scheve et Forgacs.

Monte Carlo

Dans le tournoi principal, également à six joueurs et 10 rondes, il termina troisième au terme d'un combat très serré pour le podium. Maroczy marqua en effet 7,5 contre 7 à Schlechter et 6,5 à Marshall.

Cambridge Springs

Bien que l'état de forme de Marshall soit on ne peut plus fluctuant, il avait prouvé lors des derniers tournois qu'il était un nouvel homme. Allait-il confirmer ? Le champion du monde (Lasker) étant large favori, Marshall pourrait-il se contenter de viser une des cinq premières places (sur seize joueurs) ?

Personne n'aurait pu imaginer que le tournoi de Cambridge Springs (premier tournoi international majeur du XXème siècle organisé en Amérique) serait son plus bel exploit ! Il remporta l’événement sur le score hallucinant de 13/15 (annulant notamment sa partie contre Lasker). Janowski finit second à égalité avec Lasker (11 points). Tous les autres (Marco, Showalter, Schlechter, Chigorin, Pillsbury...) étaient largement distancés.

Dans l'esprit de tous les observateurs, Marshall commençait alors à s'imposer comme un véritable candidat au titre mondial ! D'un tacticien enthousiasmant mais faillible, il était devenu un solide vainqueur de tournoi !

Comment se construit un champion d'échecs ? Avec du talent, du travail, et surtout une incroyable persévérance.

Exercice 2

Exercice 3

Exercice 4

Exercice 5

Exercice 6

Les noirs sont clairement gagnants et de nombreux forts coups sont disponibles. Essayez de trouver le plus surprenant !

Nous continuerons à parler de Frank Marshall dans la suite de cette série.

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Frank Marshall, troisième partie : Capablanca entre en scène

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Frank Marshall, deuxième partie : A la conquête du titre mondial

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