Les échecs en attendant...
Attendre en jouant aux échecs, pourquoi pas ? Mais cela peut s'avérer frustrant...

Les échecs en attendant...

louisathomas
louisathomas
16 août 2018 à 00:00 |
54 | Autour des échecs

Le jour de l'accouchement approchait. Il n'y avait pas grand chose à faire, à part attendre. Les jours passaient, et impossible de me concentrer sur le travail. Les mots restaient bloqués. Impossible de dormir, nuit après nuit. J'essayais bien de lire, mais sans parvenir à rester concentrée plus de quelques pages.

Impossible aussi de jouer aux échecs. Enfin, c'est ce que se serait dit n'importe qui d'autre...

Moi, j'ai joué, et très mal. J'avais alors pour habitude de jouer une partie rapide de 30 minutes chaque soir. Un rituel quotidien auquel je ne dérogeais que rarement. J'essayais généralement de jouer à une heure où ma concentration est optimale, et où je n'ai que la partie catalane à l'esprit. Mais quand il fallait blitzer en finissant un article en urgence, jouer sur mon portable dans l'avion, ou même sur le court central de Wimbledon, je le faisais.

Roger Federer at Wimbledon

Roger Federer à Wimbledon. | Photo : Louisa Thomas. 

L'objectif de ces parties quotidiennes était simple : en m'imposant une discipline de fer, mon niveau de jeu allait forcément s'améliorer. Les exercices tactiques étaient amusants et instructifs, mais il ne se substituait pas à l'expérience du terrain. Il fallait que j'apprenne à gérer la pression de la pendule, que je découvre quelle ouverture était la mieux adaptée à mon style, et je comptais pour cela en jouer de différentes chaque soir pendant une longue période. Mais il fallait encore que je découvre quel était mon style.

J'ai commencé par jouer 1.e4, puis je suis passé à 1.d4. J'ai joué la Najdorf, j'ai osé la Grünfeld, j'ai tenté l'écossaise et la catalane, et j'ai mis mes adversaires au défi de me jouer la Benoni. Chaque soir, après ma partie, je prenais le temps de l'analyser en profondeur. Je trouvais dans quelque ouvrages de références les variantes recommandées et celles à éviter. Parfois, j'utilisais un véritable échiquier. Lorsque j'avais terminé mon analyse, je lançais le moteur d'analyse pour voir où j'avais bien joué, et surtout où je m'étais trompé.

Les blancs jouent et matent en 99.

Et cela fonctionnait plus ou moins. Mon jeu s'améliorait. Pas vraiment régulièrement, mais par à-coups. Mon Elo grimpait, chutait, stagnait... Mais je restais confiante : avec du travail, il finirait toujours par continuer à grimper. Et ce fut le cas. J'ai commencé à bien connaître plusieurs ouvertures, à comprendre quelles variantes étaient les plus aiguës et les plus ennuyeuses. Je reconnaissais des motifs fréquents et coordonnais mieux mes pièces. Je perdais beaucoup de parties au temps, mais je commençais à mieux gérer la pendule, surtout en début de partie, où je pouvais m'appuyer sur la théorie au lieu de devoir tout calculer moi-même (en tout cas, quand je parvenais à me souvenir de la dite théorie !).

J'ai cerné mes principales faiblesses (ma mémoire défaillante, mon penchant pour la panique en zeitnot, ma mauvaise habitude de ne pas calculer les lignes jusqu'au bout, etc...), et j'ai réfléchi à des moyens de les minimiser, voire de les vaincre.

clock calendar

La date de l'accouchement approchant, je me suis à jouer de plus en plus mal. J'étais en tilt. Je perdais tous les soirs. Je perdais comme je savais déjà le faire, et j'inventais régulièrement de nouveaux moyens de perdre. Parfois, j'étais complètement perdante dès l'ouverture. Parfois, je parvenais à gagner un pion, à mettre la pression sur une colonne dangereuse. J'avais même des fois une pièce de plus. Mais les mauvais coups me rattrapaient toujours : je gâchais des positions gagnantes, je laissais des fous en prise, et je ne calculais rien jusqu'au bout.

Certaines parties étaient de véritables musées des horreurs, d'invraisemblables enchaînements d'inepties d'un bout d'un à l'autre. Dans l'une d'elles, par exemple, mon adversaire a raté le mat (deux fois), après m'avoir donné un cavalier (et même un deuxième que je n'ai pas vu). Avant que je ne puisse convertir mon large avantage, j'ai rendu le cavalier, gaffé dans les grandes largeurs, et sur les cendres de ma positon compromise, j'ai joué quelques coups, tous plus mauvais les uns que les autres, sous l'emprise de la panique. Finalement, j'ai abandonné quand mon adversaire a placé une humiliante fourchette roi-dame.

Aucun avantage, aussi énorme soit-il, ne semblait suffisant pour gagner.

Je jouais de plus en plus nerveusement, et ma confiance chutait en flèche. Mon niveau de jeu ne s'améliorait vraiment pas. En réalité, je me vautrais dans mes mauvaises habitudes. Pire encore, je ne m'amusais même plus. Les jours passaient, et je me désintéressais de plus en plus du jeu. Finalement, j'ai finit par accepter qu'il était sans doute préférable de faire une pause. Le jeu d'échecs existe depuis des siècles, il serait toujours là quand j'aurais décidé de le retrouver.

J'ai tout de même continué à faire des exercices tactiques à la maternité. Face aux vagues de douleur, je focalisais toute mon attention sur le petit roi qui clignotait sur mon écran. La temps de la pendule descendait, attendant que je joue mon cavalier, et moi, je comptais les minutes entre chaque contraction. Chaque minute me semblait être une heure, et chaque heure, une vie. 23 heures, minuit... J'aurais sans doute dû essayer de dormir, mais je savais que je ne dormirais plus de nuits entières pendant les mois (voire les années) à venir. J'ai donc continué à sacrifier des tours et des dames.

J'ai raté la plupart de ces exercices tactiques, comme j'avais perdu mes parties dans les semaines précédentes. Je ne pense pas en avoir réussi un seule. Je ne sais plus de combien mon classement a baissé cette nuit là, mais la chute a été abyssale. Quelques semaines plus tard, j'ai effacé mon historique tactique, déterminée à reprendre à zéro. Mais ce soir là, alors que j'étais en plein travail sur mon lit, à la maternité, j'étais incapable de calculer plus d'un coup ou deux. Je comptais les secondes, bougeais les pièces sans réfléchir, sacrifiais tout et n'importe quoi. Je tentais simplement de détourner mon attention de l'épreuve en court, et ce, à tout prix.

Mais difficile d'y échapper plus longtemps. Le lendemain matin, je tenais ma fille dans mes bras. Et pendant un instant, je n'ai pu m'empêcher de penser, une fois encore, aux échecs.

C'est mon roi. La personne la plus importante. Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir, je sacrifierais tout ce que je peux pour la soutenir et la protéger.

Ensuite, elle deviendra un pion. Elle avancera lentement, un pas à la fois. Elle deviendra plus tard un cavalier, elle sautera partout, fera la roue, courra dans tous les sens Puis un fou. Elle s'aventurera plus loin de moi, elle découvrira des nouvelles choses. Un jour, elle sera une tour : forte, solide, puissante. Droite et vraie. Elle saura ce qui est bon pour elle et ce qui ne l'est pas.

Et finalement, elle deviendra une dame.

chess queen

Alors qu'elle dormait, sa minuscule tête posée sur mon ventre, nos deux cœurs battaient à l'unisson. Et je me suis dit "Oui, elle aura cette force, cette portée, cette puissance... Un jour, elle sera une dame."

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Louisa Thomas est une femme de lettres américaine. Elle est l’auteure de deux livres dont Louisa : The Extraordinary Life of Mrs. Adams. Elle collabore régulièrement au site NewYorker.com. Ancienne rédactrice pour Grantland.com, elle est passionnée par le tennis et les échecs. Louisa est sur Twitter. 

 

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