Alekhine et la révolution (1) 5ème partie
1917
De nombreux opposants et révolutionnaires russes avaient trouvé refuge en Suisse, à Genève notamment, et ils étaient beaucoup à s’être établis rue de Carouge. Joseph Conrad a consacré un excellent roman « Sous les yeux de l’Occident » qui retrace l’atmosphère genevoise de cette époque trouble.
L’un d’eux, Alexander Fyodorovich Ilyin (1894-1941) fut même sacré champion de Genève en 1914. Expulsé du collège de Saint-Petersbourg à 17 ans à cause de ses idées révolutionnaires, il vint terminer ses études dans la ville de Calvin dès 1913.
A l’issue d’un tournoi à handicap joué au Café de la Couronne, un match fut organisé en février 14 entre les deux meilleurs joueurs ; le Dr. Kuhne et Ilyin, mais laissons la parole à ce dernier :
« Il débuta le 17 février. Toutefois nous fûmes dans l’incapacité de le terminer. Le Dr. Kuhne dut quitter Genève pour s’installer à Neuchâtel à cause de son travail. Nous n’avions joué que trois parties avec une nulle et un gain chacun. Je fus déclaré champion de Genève sans avoir réellement combattu. » (A. Ilyin Genevsky-Notes d’un maître soviétique)
En été 1914 Ilyin fut invité, en tant que champion de la ville du bout du lac, à disputer le XXIV championnat suisse individuel à Montreux. Il s’y rendit à bicyclette (près de 100 km) et obtint un honorable 50% après un début laborieux avec un demi-point sur trois parties.
Voici une victoire de celui qui sera considéré plus tard comme le fondateur des échecs soviétiques et qui ajoutera à son nom « Genevsky » en souvenir de son passage en Suisse.
Duhm,Andreas - Ilyin,Alexander Fyodorovi, Montreux, 1914
1.e4 e5 2.♘f3 ♘c6 3.♘c3 ♘f6 4.♗b5 ♗b4 5.0–0 0–0 6.♗xc6 bxc6 7.d3 ♗xc3 8.bxc3 d6 9.h3 ♘e8 10.♘h2 f5 11.exf5 ♗xf5 12.f4 exf4 13.♖xf4 d5 14.♗e3 ♘d6 15.a4 ♕e7 16.♗d4 a6 17.♕d2 ♖ae8 18.♖af1 ♖f7 19.♘f3 ♗c8 20.♘e5 ♖xf4 21.♕xf4 c5 22.♘c6 ♕f7 23.♕g5 h6 24.♕d2 ♕d7 25.♘b8 ♕xa4 26.♗xc5 ♕b5 27.♕f2 ♗e6 28.♗d4 ♘f5 0–1 (temps !?)
Dietrich Duhm (1880-1954) partagea toutefois la première place avec Moriz Hennberger. Il était en « zeitnot » avec une cadence de 28 coups en 1 heure et 15 minutes pour les 5 coups suivants. Le tournoi c’est joué les 13 et 14 juin avec 3 parties le samedi et 2 le dimanche. (RSE p.108)
Puis, pour terminer ses vacances avant la reprise des cours en automne, il retourna à Saint-Pétersbourg et, surpris par le début du conflit, Ilyin fut contraint de rester en Russie. Le 15 mai 1915, il fut mobilisé dans l’armée tsariste et dut rejoindre le front.
« C’était la période la plus difficile de notre campagne, lorsque nos troupes, manquant de munitions, étaient constamment en retraite face à la pression des forces germano-autrichiennes. La moyenne de l’espérance de vie d’un soldat de l’infanterie était à ce moment-là estimée de quelques jours. Moi aussi je ne fus pas longtemps apte au service. Le 30 mai j’ai été empoisonné par les gaz allemands près de Varsovie. Lorsque je retrouvais mes facultés et revint au front, je fus sérieusement blessé le 9 juin par un éclat d’obus près du village de Peski. » (Ilyin Genevsky-Notes d’un maître soviétique)
Pratiquement paralysé et ayant perdu temporairement l’usage de l’ouïe, de l’odorat et la mémoire, Ilyine fut évacué à l’hôpital militaire de Petrograd.
En janvier 17 Ilyin, qui avait été déclaré inapte au service, avait recouvré presque tous ses sens et revint aux échecs. Il participa au championnat de la ville mais il l’abandonna rapidement pour s’investir pleinement dans la 1ère révolution de mars 1917 (du 23 au 27 février selon le calendrier orthodoxe), une surprise totale pour les deux ténors de la future révolution d’octobre. Lenine était à Zurich et Trotsky à New York. Elle fera plus de 1400 victimes à Petrograd selon les sources officielles et entraîna la chute du régime impérial qui pourtant avait célébré en grande pompe son tricentenaire quatre ans auparavant.
Le 23 février, la Journée internationale des femmes – une date importante dans le calendrier socialiste – offre aux masses un prétexte pour manifester. Plusieurs cortèges de femmes défilent dans le centre-ville : étudiantes, employées, ouvrières du textile des faubourgs ouvriers de Vyborg. Au fil des heures, les rangs des manifestants grossissent, les slogans prennent une tonalité plus politique. Le lendemain, le mouvement de protestation s'étend : près de cent cinquante mille ouvriers grévistes convergent vers le centre-ville. Débordés, n'ayant reçu aucune consigne précise, les cosaques ne parviennent plus à disperser la foule des manifestants. Des centaines d'attroupements se forment, des meetings s'improvisent. Le 25 février, la grève est générale. Les manifestations s'amplifient encore, les mots d'ordre sont de plus en plus radicaux : « À bas le tsar ! », « À bas la guerre ! » Nicolas Werth
Voici la fin de mon blog de Alekhine et la revolution (1)