Alekhine et la révolution (2) 2ème partie
1918
La situation est peu réjouissante dans la capitale des tsars en 1918 :
« A Petrograd il n’y a rien, ni secours ni urgence. Ce qu’il y a c’est une ville de trois millions d’habitants, violemment ébranlée dans la base même de son existence. Il y a beaucoup de sang qui coule dans les rues et les maisons. » (Isaac Babel Chroniques de l’an 18)
Le témoignage du 4e champion du monde de l’histoire, Alexandre Alekhine (1892-1946) corrobore les faits vu depuis la planète échecs : « L’activité échiquéenne à Petrograd et Moscou, loin de s’épanouir à partir du début de la première guerre mondiale, s’est complètement éteinte après la Révolution d’Octobre. Les salles élégantes de la Société de la Finance et du Commerce de Petrograd, qui avaient été le quartier général de la Société d’Échecs de Petrograd pendant plusieurs années, sont devenues durant quelques temps un repaire des gardes rouges qui passaient leur temps, non à jouer aux échecs, mais à jouer avec les pièces. Quand finalement cette troupe s’en est allée, les derniers échiquiers qui restaient étaient complètement endommagés, les pièces mélangées se trouvant par terre avec quasiment tous les cavaliers manquants… » (Source Alekhine, Das Schachleben in Sowjet-Russland, Berlin 1921)
Puis il ajoute que l’infatigable Julius Ossipowitsch Sossnitzky réussit, après la Révolution d’Octobre, à soustraire dans son appartement la très précieuse bibliothèque d’échecs du club et à la sauver de la folie destructrice des gardes rouges. Toutefois, son espoir de voir des temps meilleurs pour les échecs ne se réalisa pas car il succomba, en février 1919, à l’épidémie de typhus qui faisait rage dans toute la Russie.
On peut s’interroger sur l’exactitude de la date de ce témoignage de Vitaly Halberstadt (1903-1967) qui émigra en France après la guerre civile :
« Petrograd 1918 : j’avais entendu dire qu’Alekhine allait donner une simultanée au club d’échecs situé dans les locaux de la Société de la finance et du Commerce. Malgré ma grande timidité (à l’époque je n’étais encore un écolier), je me rendis à l’adresse indiquée et, en payant de 50 kopecks, je fus admis dans la salle de jeu. Au travers d’un incroyable nuage de fumée, j’ai pu observer un magnifique jeune homme qui jouait à toute vitesse une simultanéecontre 20 joueurs et en plus deux parties à l’aveugle. Je me plaçais derrière l’un d’eux qui semblait pleinement à son aise. Alekhine arriva devant son échiquier, alors que son adversaire hésitait à jouer son coup. Alekhine le fusilla du regard pendant quelques secondes avant de lui dire :
- Vous abandonnez ? -
Stupéfaction de la part de son adversaire, alors Alekhine consciencieusement s’appliqua à lui démontrer qu’en réponse à son coup, il répliquerait avec une variante gagnante impliquant un sacrifice de pièce, faisant chuter trois ou quatre pièces sur le sol lors de sa démonstration (les mouvements d’Alekhine étaient déjà ceux d’un caractère nerveux). Puis il continua sa ronde, s’arrêtant de temps en temps quelques secondes pour dicter un coup de l’une des parties à l’aveugle. »
Une rencontre curieuse est rapportée par le fameux compositeur Dmitri Chostakovitch :
« A l’époque où j’habitais Leningrad dans les premières années qui ont suivi la Révolution, je ne manquais aucune sortie de film. Un jour je suis allé au cinéma, au foyer les spectateurs feuilletaient paisiblement les journaux exposés. Soudain un homme insignifiant, sobrement vêtu, est arrivé, il a jeté un regard mélancolique sur une des tables où se trouvait une partie d’échecs interrompue négligemment. Il a examiné avec attention la position des figures ; je me suis alors écrié avec insouciance :
- Et si nous faisions une partie ?
L’homme m’observa d’un œil inquisiteur, sourit avec indulgence et acquiesça. La rapidité de mes mouvements parut étonner mon adversaire ; sans doute n’avait-il pas l’habitude de jouer avec un sprinter comme moi. Il réfléchit un moment et, sans que je me sois rendu compte de rien, mon roi se retrouva soudain en situation périlleuse. Nerveusement, je cherchai le salut et sentis le regard pénétrant de l’inconnu posé sur moi. En définitive jamais encore je n’avais perdu de cette manière. Quelque chose dans mon jeu semblait pourtant avoir éveillé son attention car il me demanda :
- Ça fait longtemps que tu joues aux échecs?
- Trois ans répondis-je.
Et il me posa une autre question :
- Et tu me connais?
- Non.
- Dans ce cas, permet moi de me présenter ; Alexandre Alekhine. »
(Dmitri Chostakovitch, Krzysztof Meyer, Fayard 1994)
La capitale des tsars se voit désertée d’un tiers de sa population. Au début de 1918, Alekhine se rendait souvent dans l’appartement de Peter Petrovich Saburof (1880-1932), président de l’association russe des échecs, mais ce dernier inquiété par les bolcheviks se réfugia rapidement en Suisse. Après le départ de l’homme qui avait fortement contribué, avec son père, au passé glorieux échiquéen de St-Pétersbourg, la situation des joueurs devint de plus en plus précaire.
Alekhine, dont les origines nobles le rendaient suspect aux yeux des révolutionnaires, rejoint Moscou mais curieusement peu d’informations filtrent dans son petit opuscule sur sa vie en Russie soviétique.
La paix de Brest-Litovsk, signée le 3 mars 1918, met fin à la guerre entre les puissances centrales et le gouvernement des Soviets. La Russie se voit amputée d’un quart de son territoire. Le 17 juillet le tsar détrôné Nicolas II est massacré avec toute sa famille à Ekaterinenbourg. La guerre civile s’enflamme avec un déchaînement de violence aveugle opposant l’armée rouge aux forces des armées blanches.
Voici une des parties datées de mars 1918. Elle était écrite de la propre main d’Alekhine dans des carnets dont l’épouse d’Alekhine avait autorisé la publication après la mort du champion.
Son adversaire, Ossip S. Bernstein (1882-1962), originaire d’une famille juive de riches négociants, était un homme d’affaires avisé. Après avoir terminé ses études universitaires à Hanovre et Berlin, il devint en 1906 docteur en droit de l’université d’Heidelberg avant de s’établir à Moscou comme jurisconsulte de Banque et de Compagnie d’assurances. Après la Révolution d’octobre, Bernstein se retrouva bientôt ruiné. C’est probablement la première partie que nous connaissons jouée par Alekhine après la Révolution d’octobre.