Ding Liren : "Être célèbre ne m'intéresse pas"
Ding Liren. Photo : Maria Emelianova/Chess.com.

Ding Liren : "Être célèbre ne m'intéresse pas"‎

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85 | Joueurs d’échecs

Actuel numéro trois mondial et meilleur joueur chinois de l'histoire, Ding Liren a répondu aux questions de David Cox sur l'essor des échecs chinois, sa remarquable série de cent parties sans défaites et la difficulté d'avoir une vie de couple lorsque l'on évolue au plus niveau mondial dans sa discipline.

Né dans la ville côtière de Wenzhou d'un père ingénieur et d'une mère infirmière, Ding Liren n'aurait jamais pensé devenir le plus fort joueur d'échecs que la Chine ait jamais enfanté.

Pourtant, quand on se penche sur le pedigree de Wenzhou, il n'est pas surprenant qu'elle ait fait éclore un tel talent. La ville natale de l'ancienne championne du monde Zhu Chen est depuis longtemps la Mecque des échecs dans l'empire du Milieu.

Malgré un début de carrière prometteur, avec deux titres mondiaux chez les jeunes et de nombreuses victoires dans les tournois juniors les plus prestigieux de Chine, Ding a mis beaucoup de temps à se convaincre qu'il pouvait vivre de sa passion pour les échecs. C'est ainsi qu'il obtient une licence de droit à l'Université de Pékin.

Ces trois dernières années, Ding s'est fait une réputation : Beaucoup voient en lui le principal challenger de Magnus Carlsen pour le titre mondial. Et il faut bien reconnaître que les faits parlent pour lui : Finaliste des deux dernières Coupes du monde, il a franchi la barrière des 2800 Elo et battu le norvégien en départage rapide lors de la Sinquefield Cup 2019. Excusez du peu !

Ding Liren.
Ding Liren. Photo : Maria Emelianova / Chess.com.

Le chinois aux nerfs d'acier, toujours calme devant l'échiquier, est l'un des joueurs les plus durs à battre du circuit. J'en veux pour preuve sa superbe série de 100 parties sans défaites entre août 2017 et novembre 2018.

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Cette entrevue ayant été réalisée par téléphone, les réponses ont pu être éditées par soucis de clarté et de longueur.

Chess.com : Depuis une dizaine d'années, les échecs chinois sont en plein boom. En 2020, il y aura pour la première fois deux chinois au tournoi des candidats, vous et Wang Hao. Quel est le moteur de cet essor ?

Ding Liren : C'est vrai, les échecs sont très populaires en ce moment, particulièrement chez les enfants et les jeunes. Je pense que c'est grâce à nos programmes de sport-études que nous avons de si bons résultats par équipe et chez les féminines. Ces dernières années, Hou Yifan, Tan Zhongyi et Ju Wenjun ont toutes été championnes du monde. Avec les garçons, nous avons gagné les Olympiades et le championnat du monde par équipes. Ces victoires ont été très médiatisées, et de plus en plus de parents inscrivent leurs enfants dans un club d'échecs.

Mais il faut rester lucide : les échecs sont loin d'être aussi populaires que le Go ou le Xiangqi (les échecs chinois, Ndlr). Le Go reste le roi des jeux en Chine. Il est profondément enraciné dans la philosophie chinoise, et le récent match entre Ke Jie et AlphaGo l'a rendu plus populaire que jamais.

Comment vous êtes-vous orienté vers les échecs ? Vous auriez peut-être pu être devenir champion de Go ?

En 1995, un grand match a été organisé à Wenzhou entre Xie Jun, la première chinoise championne du monde, et Viktor Korchnoi. Après l’évènement, Wenzhou a obtenu le titre de "ville des échecs". C'est comme cela que le jeu a gagné ses lettres de noblesse chez nous. Mes parents m'ont inscrit dans un club à quatre ans et j'ai très vite eu la chance d'avoir comme entraîneur Chen Lixing, qui avait aidé Zhu Chen a atteindre le top mondial.

Puisque l'on parle de Xie Jun et Zhu Chen, la Chine a toujours eu de très forts joueurs masculins, mais historiquement, ce sont plutôt les femmes qui se sont distinguées au plus haut niveau. Ce n'est que très récemment que les hommes ont fait leur entrée dans le top 20 mondial avec vous, Yu Yangyi et Wang Hao. Pourquoi ?

Tout d'abord, il faut préciser que notre actuelle équipe féminine est encore plus forte que par le passé. Elles ont tout de même gagné les deux dernières Olympiades ! Mais l'équipe masculine a aussi des joueurs prometteurs, je pense notamment à Wei Yi. Ce léger retard est dû à une vieille tradition : il y a vingt ans encore, on attendait des meilleurs joueurs chinois, comme Ye Jiangchuan et Xu Jun, qu'ils coachent les féminines. Ils étaient notamment responsables de leur préparation dans les ouvertures. Aujourd'hui, chacun travaille dans son coin. Si les féminines veulent améliorer leur jeu, elles doivent engager un coach et le payer.

Quand avez-vous réalisé que vous aviez le niveau pour devenir joueur d'échecs professionnel ?

C'est un choix que j'ai fait en 2009, quand j'avais 16 ou 17 ans. J'avais jusque-là de très bons résultats contre les joueurs de mon âge. En Chine, nous avons un tournoi très important qui s'appelle la Coupe Li Chengzhi. Il s'agit plus ou moins du championnat de Chine jeunes. C'est là que j'ai obtenu mes premiers gros résultats. Mais chez les grands, c'était plus difficile.

Puis, en 2009, j'ai gagné le championnat de Chine toutes catégories en battant des joueurs comme Wang Hao, qui avait à l'époque 200 points Elo de plus que moi. J'avais joué de très bonnes parties. Un peu plus tard, j'ai lu une interview de Peter Leko dans laquelle il expliquait qu'il s'intéressait à mon parcours et que mes parties l'inspiraient. Cet interview a boosté ma confiance, et je dois l'en remercier aujourd'hui !

Vous êtes vous inquiété des contraintes financières de la vie de professionnel d'échecs ?

Non, car à l'époque, je ne voyais pas ce que je pouvais faire d'autre. J'étais assez bon en maths à l'école, mais après mes études, j'ai réalisé que la littérature m'intéressait beaucoup plus.

Pourquoi avoir fait une licence de droit plutôt que de littérature ?

Je ne regrette pas d'avoir étudié le droit. Maintenant, je sais ce que j'aime et ce que je veux faire. Mais si c'était à refaire, je choisirais sans doute une autre voie. La littérature chinoise est ma grande passion, mais il est possible que si je devais passer des heures à l'étudier, elle perdrait son intérêt à mes yeux. Je lis pour le plaisir, pour me détendre. Je n'aime pas me sentir obligé d'analyser un texte.

Ding Liren. Photo: Maria Emelianova / Chess.com.
Ding Liren. Photo : Maria Emelianova / Chess.com.

Quels sont vos écrivains anglophones préférés ?

J'admire tout particulièrement le nouvelliste américain Raymond Carver. J'ai lu la plupart de ses livres. J'aime également beaucoup l'écrivain japonais Haruki Murakami, qui a été nominé de nombreuses fois pour le Prix Nobel de littérature. Son chef d'œuvre est La Ballade de l'impossible.

Vous avez évoqué par le passé à quel point votre amour de la littérature vous permet de vous détendre entre deux tournois. Est-ce le secret pour survivre à la pression lorsque l'on évolue au plus haut niveau des échecs mondiaux ?

Avant chaque partie, je ressens du stress, surtout lorsque j'affronte des forts joueurs. Mais lorsque je suis bien préparé, je me sens souvent assez détendu pendant la partie. Il est rare que je ressente de fortes émotions, j'arrive généralement à rester très calme. Et pour ça, le sommeil est primordial. Lorsque j'ai passé une bonne nuit de sommeil avant la partie, je suis de très bonne humeur. Lorsque je suis fatigué, je suis beaucoup moins lucide, et je bois beaucoup d'eau et de café en jouant. Je dois parfois me forcer à bien tout calculer et à rester concentrer. Mais ce n'est pas toujours facile, surtout quand on n'est pas en forme.

En partie, comment analysez-vous le langage corporel de vos adversaires  ?

Parfois, c'est quelque chose qui influence mon jeu. Certains joueurs sont très confiants. Ils se lèvent après chaque coup, et leur gestuelle indique que tout est sous contrôle. Lorsqu'un coup me surprend, je suis parfois moins confiant, et plus sous l'influence de mon adversaire. Parfois, cela va même modifier mes décisions et mon évaluation de la position. C'est un point sur lequel j'essaie de travailler, car j'ai encore des progrès à faire.

En 2018, vous étiez le premier joueur chinois de l'histoire à participer au tournoi des Candidats. Cela vous a-t-il mis une certaine pression ?

Oui, les média chinois ont couvert l'évènement avec des résumés de chaque ronde. Beaucoup de personnes y sont allés de leurs avis, mais peu comprenaient vraiment les parties. J'essaie de ne pas trop lire les commentaires. Ma mère m'a accompagné au tournoi. Elle m'a parfois fait la cuisine, et c'est quelque chose qui m'a beaucoup aidé à rester serein pendant ces deux semaines.

J'ai entendu que votre mère avait la charge de vos gains financiers. Est-ce toujours le cas ?

J'habite toujours chez mes parents, et l'argent que je gagne va toujours directement sur son compte bancaire, en effet. Quand je veux en dépenser, elle m'en donne, bien sûr. Mais je ne m'intéresse pas vraiment à l'argent pour le moment. Ce n'est pas quelque chose dont j'ai besoin au quotidien.

J'imagine que sa cuisine vous a beaucoup aidé lors du tournoi des Candidats, car j'ai lu que les joueurs chinois se contentaient souvent de nouilles instantanées durant les tournois ! N'êtes-vous pas tenté par la nourriture locale ?

C'est vrai ! Généralement, le midi, avant une partie, nous mangeons quelque chose de très simple pour avoir plus de temps pour se détendre. Et après la partie, nous retournons dès que possible à l’hôtel. Ce n'est qu'après le tournoi, quand nous avons enfin l'esprit libre, que nous sortons parfois pour tester un peu la gastronomie locale.

Vous êtes maintenant classé troisième mondial et faites figure de favori pour le tournoi des Candidats 2020. Quelle est votre cote de popularité au pays ?

Je n'en sais rien. En Chine, nous n'avons pas Twitter et Facebook, et je ne suis pas très actif sur Weibo. Les grands joueurs de Go ont tous des comptes VIP sur Weibo. Moi, j'ai un compte normal et très peu de followers. Ça me va très bien. Être célèbre ne m'intéresse pas. Je ne souhaite pas qu'on écrive des articles sur moi, qu'on m'interview après chaque tournoi. Je veux vivre une vie normale, et avoir du temps pour moi.

La célébrité a un prix. Bien sûr, je gagnerais sûrement plus d'argent si j'étais connu, j'aurais un meilleur statut social, mais je n'aurais plus une minute à moi, et toute la presse serait sur mon dos au moindre faux-pas.

Ding Liren. Photo: Maria Emelianova / Chess.com.
Ding Liren. Photo : Maria Emelianova / Chess.com.

Puisque l'on parle de la vie en Chine : Avez-vous déjà pensé à quitter vos parents pour avoir votre propre chez-vous ?

Je pense que je vais attendre d'avoir une relation stable avec une femme. Je n'ai pas vraiment envie de vivre seul. Parfois, je vais passer un moment chez mes grands-parents, qui habitent tout près. Parfois, je vais voir mes parents au travail...

Dans la culture chinoise, on ne quitte généralement ses parents que lorsque l'on se marie ou que l'on se fiance. Donc, il faut avoir une relation stable.

La vie de couple est-elle compatible avec la vie de joueur d'échecs professionnel ?

C'est difficile. Le fait d'être tout le temps en voyage pose problème. Cette année, par exemple, j'ai joué beaucoup de tournois. J'ai passé tout le mois de juin en Europe. Il est difficile de trouver quelqu'un qui accepte ce style de vie. Ma dernière histoire s'est terminée à la fin de l'année dernière, et je pense que mon style de vie n'y était pas étranger.

J'imagine que pour atteindre le sommet, il faut une grande détermination. Parlez-nous de votre remarquable série de cent parties sans défaites. Qu'est-ce qui vous rend si difficile à battre, et comment avez-vous fait pour ne jamais baisser la garde sur une si longue période ?

Pour être honnête, je ne m'intéresse pas trop aux statistiques. Je pense que tous les forts joueurs se concentrent avant tout sur le jeu en lui-même. Les journalistes me parlent de record, mais moi, j'essaie de ne pas y penser. Cela dit, cette période était assez étrange, avec treize nulles en quatorze parties au tournoi des Candidats. Il y a eu beaucoup de hauts et de bas, et j'ai failli en perdre au moins trois ou quatre, et en gagner trois ou quatre autres. Mais à ce niveau, tout le monde déteste la défaite. Les joueurs trouvent toujours toutes les ressources pour sauver leurs positions.

Qu'avez-vous ressenti lorsque Maxime Vachier-Lagrave a mis un terme à votre série, en novembre 2018 ? Étiez-vous déçu de ne pas avoir réussi à battre le record de Sergei Tiviakov, avec 110 parties sans défaites ? [Un record depuis battu par Magnus Carlsen, N.D.L.R.]

Je n'avais pas perdu une partie classique depuis si longtemps que j'avais perdu l'habitude de perdre. Généralement, quand je perds une partie, je suis très triste et je n'ai pas envie de parler. Je m'isole pour réfléchir à ce qui s'est passé, aux erreurs que j'ai faites... Quelle a été l'idée erronée ? Une fois que j'ai compris ce qui clochait, je me sens à nouveau normal. Quant au record, j'ignorais que c'était Tiviakov qui le détenait. Peut-être même qu'un inconnu, quelque part, a réalisé une série encore plus longue et que personne ne l'a remarqué... Vu que sa série n'a pas été jouée au plus haut niveau, je pense que ce record n'est pas si important.

Que pensez-vous des échecs en ligne ? De plus en plus de top-joueurs participent à des évènements tels que le Speed Chess Championship ou le Title Tuesday sur Chess.com. Ce sont des compétitions qui vous intéressent ?

Pas vraiment. Parfois, avant un tournoi de blitz ou de rapide, je fais quelques blitz en ligne. Mais généralement, je ne joue pas trop sur internet. Je pense que les échecs rapides peuvent impacter les compétences échiquéennes. Quand on s'habitue à jouer sans réfléchir, on évalue moins bien les positions en classique, et il devient plus difficile de trouver le bon coup sur l'échiquier. 

Pour finir, vu votre progression météorique ces dernières années, pensez-vous pouvoir devenir champion du monde ? Etes-vous capable de battre Carlsen ?

Peut-être, mais il va falloir attendre que Magnus vieillisse un peu ! Pour l'instant, c'est impossible. Il est au sommet de son art, et personne ne peut le battre. S'il perd de sa superbe avec l'âge, alors peut-être que j'aurais une chance. Mais, pour être honnête, même si je n'ai jamais la chance de jouer un match pour le titre mondial, je serais déjà très content, car ce que je vis aujourd'hui dépasse mes rêves les plus fous. En devenant le plus fort joueur chinois de l'histoire, j'ai déjà dépassé tous mes objectifs !

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