Les échecs repensés par Kramnik avec AlphaZero
Le légendaire 14ème champion du monde Vladimir Kramnik a réfléchi à comment rendre les échecs plus excitants.

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VladimirKramnik
GM VladimirKramnik
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544 | Théorie des ouvertures

Afin que les échecs prospèrent, un nouveau défi s'impose.

La puissance sans cesse accrue des machines, les millions de parties disputées par des ordinateurs et l'incroyable niveau de préparation théorique indispensable à l'élite rendent les joueurs du top niveau moins imaginatifs. Le nombre de parties décisives dans les supers tournois est sur le déclin tout comme celles que je qualifierais de "créatives". 

Le match de Championnat du Monde 2018 entre Magnus Carlsen et Fabiano Caruana, en est la plus triste illustration avec ses treize nulles en autant de parties. (Carlsen a défendu sa couronne en dominant les départages en rapide.)

Ce n'est pas tant la faute des joueurs mais plutôt la réalité à laquelle ils sont confrontés. Il serait illogique d'attendre d'eux qu'ils amoindrissent leurs chances d'obtenir un résultat positif en prenant des risques déraisonnables dans le seul but de nous proposer un spectacle plus "divertissant". D'après ma propre expérience, je sais combien il est devenu difficile de forcer un combat complexe et intéressant si votre adversaire est d'humeur à jouer la sécurité. Dès qu'un camp opte pour une ligne relativement stérile, l'autre est forcé de suivre son exemple, ce qui conduit à un jeu non original et à un résultat inévitablement nul.

Bien sûr, se produisent encore quelques parties fascinantes au plus haut niveau, mais pour garder les échecs vivants, je crois que nous devons renverser cette tendance avant que l'esprit du jeu ne s'efface.

Travailler avec DeepMind :

J'ai donc commencé à me dire que si cette tendance ne cesse de se confirmer, il est peut-être temps d'envisager une solution pour revigorer le jeu. J'ai discuté avec Demis Hassabis, le fondateur et PDG du laboratoire d'intelligence artificielle DeepMind, qui était autrefois l'un des plus forts juniors du Royaume-Uni et demeure un passionné invétéré d'échecs. J'ai eu l'opportunité de tester le fruit de ma réflexion avec la star des moteurs d'analyse AlphaZero.

En étroite collaboration avec les chercheurs de DeepMind, Ulrich Paquet et Nenad Tomasev, j'ai utilisé AlphaZero comme cobaye pour tester différentes variantes et voir comment le jeu pourrait se dérouler. En fin de compte, notre mission était de trouver un ajustement aux règles pour laisser plus de place à la créativité humaine.

Cependant, modifier les règles des échecs n'est pas une idée nouvelle. L'une des variantes les plus jouées est le Fischer Random, aussi connu sous le nom d'Échecs 960. Le récent Championnat du Monde de Fischer Random a fait grand bruit et a permis à Wesley So de triompher de Carlsen en finale.

Wesley So wins the Fischer Random World Championship over Magnus Carlsen. Photo: Lennart Ootes / Chess.com.
Wesley So remporte le Championnat du Monde Fischer Random contre Magnus Carlsen. Photo: Lennart Ootes / Chess.com.

Ce format est certes intéressant mais il a ses inconvénients. En particulier, les positions de départ non traditionnelles font qu'il est difficile pour de nombreux amateurs d'apprécier le jeu jusqu'à ce que des schémas plus familiers soient atteints. Il en va de même pour les joueurs de classe mondiale, comme beaucoup me l'ont avoué en privé. Enfin, il semble aussi manquer d'une qualité esthétique que l'on retrouve dans les échecs classiques, ce qui le rend moins attrayant pour les protagonistes et les téléspectateurs, même s'il en résulte parfois des parties passionnantes.

No-castling chess (Les échecs sans roquer) :

Mon but était de trouver une variante qui aurait le potentiel d'augmenter l'excitation et le nombre de parties décisives sans nuire à l'aspect esthétique du jeu. L'objectif est de raviver l'intérêt et d'initier les joueurs et le public à l'immense complexité et à la créativité des échecs classiques.

Pour commencer, nous avons chargé AlphaZero d'explorer une variante qui empêchait les deux camps de roquer, en essayant différentes ouverture des deux côtés. Le résultat a dépassé nos attentes !

Nous avons laissé AlphaZero apprendre à jouer aux échecs "sans roquer" à partir d'une base de connaissance vierge, ce qui a permis au programme de maîtriser progressivement le jeu par un processus d'essais et d'erreurs, similaire à la façon dont il a appris à jouer aux échecs classiques. Après avoir simulé des millions de parties, AlphaZero est devenu un expert dans cette variante de No-castling, nous avons alors analyser son style et évaluer l'équilibre général du jeu.

Les pourcentages de gains/pertes pour les blancs et les noirs sont similaires à ceux des échecs classiques, ce qui suggère qu'aucun des deux camps ne serait avantagé outre mesure. Empêcher le roi de trouver facilement un abri signifie que toutes les pièces doivent s'engager dans la mêlée, rendant le jeu plus dynamique et divertissant, avec un certain nombre de motifs originaux.

2 parties d'AlphaZero sans roquer commentées par Kramnik.

Les avantages ne s'arrêtent pas là. Cette interdiction de roquer signifie que les joueurs ne peuvent pas se fier aux schémas déjà mémorisés, ils sont obligés de réfléchir de manière créative dès le début. Même si un joueur cherche à forcer la nulle, il est presque impossible de tout contrôler. De plus, cette variante rend compliqué l'adoption d'un style de jeu axé sur la sécurité, même avec les blancs car trouver un abri pour son roi n'est jamais tâche aisée.

Enfin, les écarts de niveau sont réduits, en effet, les joueurs amateurs ont ainsi de meilleures chances contre des adversaires plus expérimentés qui s'appuient en grande partie sur la théorie pour construire un avantage.

Anciennes imites, créativité nouvelle :

Un tournoi disputé à cette variante verrait certainement une augmentation significative du nombre de parties décisives - bien au-delà de 50 pour cent, selon mes estimations - ainsi qu'une explosion d'idées aussi imaginatives qu'inattendues.

Il y a néanmoins encore beaucoup de détails à examiner. Par exemple, les ouvertures semblent être plus compliquées dans les parties sans roquer d'AlphaZero, ce qui signifie qu'une nouvelle théorie doit être développée et que les joueurs devront explorer d'autres approches afin d'assurer la sécurité de leur roi. Mais rien de tout cela ne devrait empêcher la communauté des échecs d'essayer cette variante.

Je recommande fortement aux organisateurs des prochains tournois et aux amateurs d'échecs à travers le monde de tenter l'expérience.

Le fait de n'avoir pas le droit de roquer peut remettre les compteurs à zéro afin que créativité et profondeur de pensée prennent le pas sur le laconique exercice de mémorisation consistant à appuyer sur la barre d'espace afin d'obtenir la suite de coups de l'ordinateur. En ajustant nos limites, nous pouvons créer une nouvelle génération de joueurs, d'idées originales et un avenir passionnant, décisif et créatif pour les échecs.

Seriez-vous tenter par cette variante ? Faites-le nous savoir dans les commentaires.

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