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Le contre-échec fatal

Le contre-échec fatal

Gserper
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53 | Tactique

C'est un secret de polichinelle : Les débutants adorent donner des échecs. J'imagine que c'est dû au sentiment de puissance que ce moment leur procure… Et c'est ce qui a inspiré à Bobby Fischer la célèbre citation : "Mazette voit échec, mazette fait échec." Je ne vais pas m'étendre plus sur le sujet : un échec, comme tous les autres coups, peut être excellent, passable, ou très mauvais.

Mais j'aimerais tout de même via cet article prévenir les joueurs les moins expérimentés : donner un échec au roi adverse ne vous donne pas forcément le contrôle de la partie ! Et pour illustrer au mieux ce principe, nous allons étudier une défense particulièrement vicieuse pouvant immédiatement changer le cours de la partie. Je parle bien sûr du redoutable contre-échec.

"Un contre-échec ?" J'en ai peut-être déjà perdu certains d'entre vous. En effet, de nombreux joueurs ne sont pas au fait de cette possibilité. Certains se demandent même le plus sérieusement du monde sur les forums si ce coup est légal !

Et il l'est, bien entendu. A condition de ne pas faire comme le GMI Ernesto Inarkiev :

Dans cette position, le champion d'Europe 2016 a joué 27...Ce3+!! Un coup qui ne devrait pas mériter de double point d'exclamation, pour la simple et bonne raison qu'il est totalement illégal. Mais finalement, s'il vous permet de battre le champion du monde dans une position perdante, c'est sans doute un coup de génie ! Eh oui, Inarkiev a en effet été désigné vainqueur de cette partie (pendant une heure seulement, voir ici).

Voyons maintenant comment jouer un contre-échec en toute légalité. Dans la position suivante, composée par G. Ponzetto, les deux camps échangent 37 échecs et contre-échecs d'affilé. Sans doute un record du monde !

Une démonstration amusante de l'étendue des divers contre-échecs possibles, mais dans une position bien sûr totalement invraisemblable.

Voyons maintenant comment cette arme fatale s'utilise en partie réelle.

Ne pensez pas que le contre-échec ne survient que dans les compositions. On le retrouve parfois dans les parties de forts grand-maîtres :

Les plus anciens de nos lecteurs se souviendront peut-être de la polémique ayant éclaté en 1995, lorsque l'éditeur Batsford décida de publier Mes soixante meilleures parties de Bobby Fischer en notation algébrique. Pour une raison mystérieuse, il fut décidé de modifier ses annotations. Fischer était furieux, non sans raison. Je ne suis pas avocat, mais je doute qu'il soit légal de modifier les écrits d'un auteur sans son accord. Et quoi qu'il en soit, les traditionnelles notes de bas de page ont fait leurs preuves.

Jugez par vous-même. Voici une position issue de la partie 35, contre le GMI Julio Bolbochan :

Comme vous pouvez le constater, l'annotation de Fischer comporte une variante menant les blancs dans une position complètement gagnante. Batsford décida d'"améliorer" l'analyse originale de Fischer, et voici le résultat :

Je suis persuadé que le lecteur observateur aura déjà identifié la "légère boulette" commise par l'éditeur… Pour Fischer le paranoïaque, cela ne faisait aucun doute : ces modifications avaient été apportées dans le seul but de le faire passer pour un idiot. Pourtant, si l'on peut dire beaucoup de choses sur Fischer, difficile de le faire passer pour un idiot ne sachant pas jouer aux échecs… Il avait d'ailleurs déjà utilisé dans l'une de ses parties l'idée brillante ratée par son éditeur des années plus tard :

Laissez-moi maintenant vous présenter un petit mystère échiquéen :

Imaginons que vous ayez trouvé cette partie dans une base de données. Comment expliquer les deux derniers coups des blancs, complètement suicidaires ? C'est absolument impossible, à moins de savoir ce qu'il s'est vraiment passé. Et comme l'un des joueurs était mon élève, je peux vous l'expliquer :

Cette partie n'est pas un exemple de double-échec stricto sensu, mais l'idée est très similaire à celle ratée par l'éditeur du livre de Fischer. Un échec raté, et l'on passe très rapidement d'une position gagnante à une défaite cuisante !

La morale de cette histoire est simple : Lorsque vous réalisez une combinaison mettant en échec le roi adverse, ne soyez pas trop prompt à vous exclamer, à l'instar de Jack Dawson :

Car l'iceberg du contre-échec n'est jamais loin !

Etes-vous un expert du contre-échecs ? Montrez-nous vos plus belles parties en commentaires !

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