Championnat du monde, partie 10 : À couteaux tirés
C'est l'acteur Tom Hollander qui a joué le premier coup du jour. | Photo : Maria Emelianova/Chess.com.

Championnat du monde, partie 10 : À couteaux tirés

Dans le film Les fils de l'homme, aucun bébé ne naît pendant 20 ans au Royaume-Uni. Pour l'instant, lors du championnat du monde 2018, Londres connait également la pénurie. En deux semaines, impossible de donner naissance à la moindre victoire.

Bien que les spectateurs n'aient pas lancé d'émeutes comme dans le film, la frustration est palpable. Et sans doute est-elle réelle aussi chez les joueurs. Cinq ans jour pour jour après être devenu champion du monde, Magnus Carlsen stagne dans sa défense du titre face à Fabiano Caruana.

Un petit groupe sera tout de même ravi de la nulle du jour : ceux qui sont en possession de tickets pour la douzième ronde. En effet, il est désormais certain que le match ira jusqu'au bout des parties classiques prévues, et peut-être même plus loin.

Magnus Carlsen Fabiano Caruana

"Barry le pion b" a été la star de la 10ème ronde. | Photo : Maria Emelianova/Chess.com.

Aujourd'hui, comment conspuer les joueurs pour ne pas avoir assez donné de leur personne ? Aux portes de la finale, les trois résultats étaient encore possible. Un peu plus tôt, Carlsen était sur le point d'abandonner totalement son aile dame pour lancer une attaque "de cro-magnon" sur le roque adverse.

Ce sont les mots d'Hikaru Nakamura, qui a ajouté en direct qu'il "ne voyait pas comment cette partie pouvait se terminer par la nulle." Et pourtant...

"Explique-moi à nouveau comment l'ordi évalue cette position à 0.00..."

Le record du nombre de nulles consécutives est maintenant explosé, avec dix parties. Les deux joueurs, au coude à coude, auront chacun encore une fois les blancs en classique. Vendredi est un jour de repos, et c'est Carlsen qui aura les blancs samedi.

C'était aussi la première fois de l'histoire qu'un américain jouait une partie de championnat du monde le jour de Thanksgiving. Mais plutôt que de consommer, comme la plupart des américains, des plats riches en tryptophane, les joueurs ont joué une partie violente et sans compromis. Les deux camps n'ont jamais été aussi près de la catastrophe.

Magnus Carlsen

Tel un boxeur, le champion entre dans l'arène. | Photo : Maria Emelianova/Chess.com.

"C'est typiquement le genre de partie à laquelle je m'attendais dans cette variante". a commenté Caruana. Une variante déjà aperçue lors de la huitième ronde. Bien que le challenger ait obtenu un bel avantage à cette occasion, c'est lui qui choisit de dévier en premier. Son coup 12.b4!? est une nouvelle surprise. C'est également la seconde fois qu'il joue cette poussée très tôt dans la partie (La première fois sous la forme d'un gambit dans la Rossolimo).

"C'est un choix à double tranchant, car les deux camps vont devoir prendre des risques." a expliqué le challenger. "Les noirs, parce qu'ils vont devoir tout donner pour l'attaque à l'aile roi, et les blancs, car ils ont un avantage positionnel mais pourraient bien se faire mater."

Carlsen a reconnu au micro de la télévision norvégienne qu'il avait eu très peur de perdre.

Carlsen : "Je n'ai pas joué comme quelqu'un qui a l'expérience des matchs de championnat du monde".

La partie a fasciné de nombreux anciens champions du monde :

  • Hou Yifan : "L'équipe de Fabiano a réalisé un travail de préparation monstrueux dans la sicilienne."
  • Garry Kasparov, au micro du Saint Louis Chess Club sur la possibilité de voir Carlsen jouer 21...b5 pour échanger les tours et retirer un défenseur de f3 : "S'il trouve ce coup, il mérite de conserver son titre".
  • Viswanathan Anand : "C'est vraiment très difficile à évaluer. En pratique, les noirs ont une bonne partie... Mais la situation pourrait tourner dans les deux sens... C'est une position fascinante."

Et Carlsen a bien joué le coup ...b5! Son raisonnement était un peu moins réfléchi que celui attendu, mais ne manquait pas de panache : "J'ai réfléchi si longtemps que je n'étais plus sûr de rien, mais je me suis dit qu'il fallait tenter, pour augmenter encore les enchères. Soit tu gagnes, soit tu te fais mater."

En outre, même s'il avait joué un autre coup intéressant, tel que 21...Rh8, il aurait tout de même eu à réfléchir longtemps sur les coups suivants. Pourquoi ne pas foncer directement dans la variante la plus tendue ?

Magnus Carlsen

Comme ses chances de victoire dans le temps réglementaire, le pansement de Carlsen se fait chaque jour plus petit. | Photo : Maria Emelianova/Chess.com.

Magnus a également reconnu que ce coup osé était motivé par le score du match, qui semble inéluctablement égal.

Cette partie pourrait à nouveau se terminer par la nulle, mais peut-on reconnaître que ce match n'est pas ennuyeux et "moyen" ? Ce sont les échecs à leur meilleur : un jeu brutal et sans compromis."

"La situation du match m'a forcé la main." a reconnu le champion. "Je me suis dit que ce serait un coup très déplaisant à gérer pour mon adversaire, même si j'avais moins de temps à la pendule. Mais ce n'était pas uniquement psychologique, bien entendu."

Selon Kasparov, ce type de coup, qui créent un maelstrom dans lequel tout ne peut pas être contrôlé ou calculé, était totalement hors du style des deux joueurs.

"Ils jouent un style différent. Lorsqu'ils doivent jouer une position qui ne correspond pas à leurs préférences, ils réfléchissent beaucoup plus longtemps. En plus, il y a la pression du titre."

Magnus Carlsen

Carlsen a été surpris par quelques variantes présentées en conférence de presse.| Photo : Mike Klein/Chess.com.

"Je pense qu'il y a de bonnes chances que Fabiano ait raté ce coup," a commenté Hikaru Nakamura. Mais Caruana a rapidement réfuté son compatriote.

"J'avais déjà évalué de genre de possibilités en jouant Ta3." a expliqué l'italo-américain. "Je m'étais dit que sur ...b5, Cb6 serait bon pour moi, et c'est pourquoi je m'attendais au coup ...Rh8." Cela aurait été une manière de mettre les blancs face à leurs responsabilités car, comme l'a dit lui-même Fabiano, "la plupart de mes coups posent problème." Il a cependant fini par reconnaître que "...b5 était probablement le bon choix."

A partir de là, Caruana avait plusieurs crises à endiguer. Devait-il prendre le pion en passant, ou, un peu plus tard, avec son fou ? Avait-il seulement le temps de le prendre sans voir son propre roi victime d'une attaque mortelle ?

Il a finalement refusé purement et simplement l'offrande ("Cela me semblait un peu vorace."), préférant concentrer ses forces sur la défense de son roi face à la tempête norvégienne.

"Le coup g3 a été très difficile à jouer, car après ...Dg5, j'ai énormément d'options" a-t-il ajouté. "Les noirs ont un fort potentiel d'attaque, mais celle-ci arrive assez lentement et j'ai le temps de bien organiser mes pièces. Je pense que f3 était sans doute la meilleure façon de gérer tout ça. Après avoir joué g3, j'ai très vite regretté, j'aurais préféré jouer f3."

Fabiano Caruana

Fabiano Caruana semblait encore plein d'énergie lors de la conférence de presse. | Photo : Mike Klein/Chess.com.

Cette partie s'est composée de chapitres très distincts. En effet, après avoir esquivé toutes les menaces de mat, il restait une riche finale de tours à négocier. Ne manquez pas les dangereuses tactiques possibles après la coup 35...De2, une idée que l'américain a vu mais sans totalement la comprendre ("Le seul moment un peu idiot de la partie", de son propre aveu).

Face à une partie si riche en possibilités, Chess.com n'a pas hésité à faire appel à un grand nom des échecs modernes pour analyser la ronde du jour : Maxime Vachier-Lagrave. 

Maxime Vachier-Lagrave

L'analyse du jour par le GMI Maxime Vachier-Lagrave

Carlsen a-t-il vu des possibilités de gain en finale, ou bien a-t-il, comme hier, voulu presser pour la forme ?

"Je n'ai jamais pensé vraiment avoir une chance" a-t-il reconnu, "mais j'ai voulu essayer. Malheureusement, ce n'est qu'après avoir joué 44...Rd4 que je me suis rendu compte que j'aurais pu jouer 44.Tb8 pour passer mon tour et laisser les blancs avec une décision difficile."

Contrairement à hier, un troisième résultat était également possible, comme le champion l'a reconnu au micro de la télévision norvégienne : "A la fin, j'aurais pu perdre..."

Pour mieux comprendre cette partie ultra-complexe, Alex Yermolinsky vous propose cette longue analyse vidéo. Heureusement que nous sommes passés au numérique, car il y a quelques années, elle nous aurait coûté cher en pellicule !

Le zeitnot fut équilibré, les deux joueurs jouant leur 40ème coup avec quelques secondes seulement à la pendule.

"La pendule nous a mis la pression, c'est vrai." a reconnu Carlsen. "Et je ne peux pas dire que j'ai conservé un calme olympien !"

Une petite phrase qui a marqué la conférence de presse, et pour cause : c'est le seul moment où l'on a vu Magnus sourire. Contrairement à hier, où le norvégien semblait visiblement irrité, il était cette fois manifestement épuisé. On l'a vu regarder à plusieurs reprises en direction de son équipe (Henrik Carlsen et Peter Heine Nielsen), et même fermer les yeux lorsque Caruana répondait à une question.

Magnus Carlsen

On sait depuis 2014 que lorsque Carlsen veut dormir, il dort où il veut ! | Photo : Mike Klein/Chess.com.

Peut-être avait-il en tête le nouveau morceau de la chanteuse Juga, sorti aujourd'hui. Une chanson ayant pour thème le pion isolé (contrairement à la partie du jour !). Espérons que la face B s'appelle "Partie nulle", et que les joueurs l'écoutent avant la prochaine ronde !

Que vont préparer Carlsen et son équipe pour sa dernière partie avec les blancs ? Il a déjà essayé 1.c4, 4.d4 et 1.e4... Le mystère reste entier.

Le format du match a été évoqué en conférence de presse, et aucun des deux joueurs n'a validé l'idée de rejouer chaque partie nulle avec les couleurs inversées. Cependant, Carlsen a reconnu que la brièveté du match influençait le jeu. En douze parties seulement, le moindre risque peut laisser un joueur avec un retard sérieux. Carlsen a évoqué son désir de voir les matchs pour le titre passer à 16 ou 18 parties.

Magnus Carlsen

Carlsen a discuté brièvement avec les officiels avant le début de la conférence de presse, mais sans répéter sa sortie anticipée de 2016. Il a minutieusement répondu aux questions, plus encore que la veille. | Photo : Maria Emelianova/Chess.com.

Pour Caruana, pas de Thanksgiving ce soir. Et pas seulement parce que son équipe est constitué quasi-intégralement de non-américains (à part le naturalisé Alejandro Ramirez). Il s'agit avant tout pour le challenger de rester bien concentré sur le match.

"Nous fêterons Thanksgiving dans une semaine" a commenté son secondant Cristian Chirila avec un sourire.

Les femmes ont-elles leur place sur la plus haute arène des échecs ? Ce fut la question finale de cette conférence de presse, posée par un réalisateur de cinéma voulant savoir s'il était possible de voir une femme se battre pour le titre suprême.

"Actuellement, c'est difficile à imaginer", a répondu Carlsen, "mais dans le futur, je ne vois pas pourquoi ça ne serait pas le cas."

"Sans doute pas à notre époque, mais cela arrivera sans doute un jour" a confirmé Caruana.


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